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Symbole de la société sénégalaise : Le « car rapide » fait son entrée au Musée de l'Homme à Paris

car rapide musee paris
Comme le « yellow cab » à New York, le bus à impériale pour Londres, l’image des « cars rapides » est intimement liée à Dakar. A travers ce fort symbole, le Musée de l’Homme de Paris a choisi d’exposer un « car rapide » à l’occasion de sa réouverture, après six ans de travaux.


Dans un espace du majestueux Musée de l’Homme à Paris, le « car rapide » dakarois est imposant de stature avec sa décoration particulière.

Cet objet de curiosité attire des visiteurs français, pour la plupart, mais aussi fait la fierté de la communauté sénégalaise qui s’est massivement déplacée à l’occasion de la réouverture du Musée de l’Homme. Le « car rapide », si décrié au Sénégal, est entré au musée en France. Au-delà de sa présence effective dans l’enceinte de l’établissement culturel situé à la Place du Trocadéro, l’image pourrait être une réalité.

« Si toutes les conditions sont réunies, il ne devrait plus rester de « cars rapides » en circulation à Dakar en fin 2018 », assure Alioune Thiam, directeur général du Centre exécutif des transports urbains à Dakar (Cetud). C’est une disparition annoncée à cause du renouvellement du parc autobus de Dakar.

 De marque Renault SG2 et SG4, les « cars rapides » sont gérés par des transporteurs privés et peuvent accueillir de 23 à 32 passagers, selon le modèle. Avec le déclin des services publics de transport, les « cars rapides » sont passés de quelques centaines au début des années 1980 à près de 3.000 à la fin des années 1990, selon une étude financée par la Banque mondiale parue en mai 2010.

En 1997, par exemple, les minibus privés avec une majorité de « cars rapides » assuraient 73% du transport urbain des Dakarois. Depuis les années 2000, les différents régimes se sont attelés à trouver une solution pour remplacer les minibus familiers à beaucoup de Sénégalais.

En effet, parfois utiles grâce à des prix défiant toute concurrence, généralement dangereux à cause de leur état de vieillissement avancé, les minibus familièrement appelés « cars rapides » sont intimement liés à la société sénégalaise au point d’en être le symbole.

Au Musée de l’Homme de Paris, les questions ne manquent pas sur les ornements du plus célèbrent des véhicules de transports en Afrique. Parce que sa décoration intrigue. Les réponses sont à trouver dans les rues de Dakar, un après-midi couvert d’hivernage, dans un atelier de peinture, à la rencontre d’un maître de la décoration des « cars rapides ».

Après plus de 20 ans d’expérience, le cocktail explosif de la peinture fraîche mélangée à de l’essence, du pétrole et du diluant ne semble pas avoir d’effets sur le frêle et longiligne Ibrahima Mbaye. Il paraît plus jeune que son âge qu’il résume par « soixante saisons de pluies ».

Lunettes sombres, tenue kaki, grand et mince avec une certaine élégance dans la démarche pour se faufiler entre les différents coins de son atelier à ciel ouvert, Ibrahima distribue ordres et consignes à ses trois enfants qui collaborent à l’entreprise familiale de peinture. Dans son atelier, situé sur l’avenue Malick Sy de Dakar, des « cars rapides » sont mastiqués, repeints, décorés et rendus comme neufs pour le transport des Dakarois.

 Ils sont intimement liés à la société sénégalaise. Avec leurs couleurs chatoyantes, jaunes et bleues, les «cars rapides » arborent une décoration soignée marquée par une esthétique kitch. Originale, diront certains. C’est une apparence qui a évolué au gré des modes et des ateliers.

Syncrétisme religieux

Dans un pays composé à 95% de musulmans, les références islamiques confirment cette tendance. Ainsi, sur les « cars rapides », on peut lire « Al hamdoulilah » (Dieu merci), « Beugue Fallou » (disciple du deuxième khalife des Mourides) ou Bonne Mère en hommage à la femme africaine, véritable source de toute réussite individuelle.

Mais aussi « Sainte Marie » ou « Jésus », ce qui est beaucoup plus rare. Les incantations animistes ou païennes pour se préserver contre les mauvais sorts ou le mauvais œil (« Nélen car ») ne sont pas en reste. « C’est un syncrétisme religieux qui intègre des croyances différentes et pas forcément conciliables. C’est ce que Vincent Monteil appelait l’Islam noir », explique le sociologue Djibril Diakhaté.

Au-delà des croyances religieuses, les décorations sur les « cars rapides » mettent en avant des événements historiques. On y célèbre les résistances locales à la colonisation symbolisées souvent par Lat Dior, le roi du Cayor tué en 1886 et son mythique cheval Malaw.

Les premiers pas du Sénégal indépendant sont matérialisés par les dessins de paons dont Léopold Sédar Senghor, premier président sénégalais, avait une passion pour leur élégance. Autant d’inscriptions qui côtoient une décoration aléatoire parfois faite de lanières, de cache-poussières, de bouteilles vides accrochées à des tuyaux de caoutchouc.

« La décoration s’est assez diversifiée », reconnaît Ousmane Mané entre deux coups de pinceaux dans un autre atelier mitoyen de l’avenue Malick Sy de Dakar. Le jeune homme, d’une trentaine d’années, tient un atelier de peinture pour « cars rapides ». Revendiquant une forme d’art dans la pratique de son métier, Ousmane se dit « inventif pour sortir des sentiers battus ».

Est-ce une revendication artistique légitime aux yeux de tout le monde ? « L’art en général est une activité dont le but est la création d’œuvre exprimant un idéal de beauté », définit Babacar Mbaye Diop, docteur en Esthétique et Philosophie de l’art et enseignant au département de Philosophie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Mamadou Diallo, qui codirige l’atelier, hésite à donner son avis. La méfiance volontairement affichée n’a pas totalement disparu. Il continue de s’appliquer sur son travail. Sur un fond noir, il s’évertue à peindre trois losanges blancs devant servir de cache-poussières d’un « car rapide », en attente de ses ornements. « Nous pensons être des artistes parce que la recherche de la beauté guide notre travail en premier », argumente-t-il soudain.

Touche artistique

La beauté, dans le sens kantien, est « ce qui plaît universellement sans concept ». Autre atelier, autre ambiance, autre manière de faire. Agglutinés sous une tente, une vingtaine de jeunes discutent joyeusement autour d’une théière dont l’énigmatique couvercle attire l’attention car il se limite à un simple carton habilement et ingénieusement rafistolé.

De prime abord, on fait plus dans le pragmatisme et les moyens du bord. Erreur ! « La décoration des « cars rapides » est d’abord une affaire de passion, même si la notion de gagne-pain n’est jamais loin », nous confie Saliou Kane, 38 ans, dont le t-shirt vintage vante encore les exploits de Michael Jordan des Chicago Bulls.

Tenant à donner son avis, pour Yannick Delgado, un des dirigeants collégial de l’atelier, « la nature des décorations dépend des commandes passées ». En clair, il existe une décoration aseptisée, minimaliste et une autre qualifiée de plus chargée. Il faut dire que depuis quelques années, la peinture et les décorations des «cars rapides » sont devenues plus renforcées afin de masquer l’état vieillissant des véhicules.

« La plupart de ces Renault Saviem datent des années 80 et début 90 », ajoute Yannick Delgado devant les férus du « Ataya », le thé à la sénégalaise. Pendant que certains sirotent leur thé à l’ombre, Massamba, présenté comme « un des apprentis les plus doués », est à l’œuvre sous un soleil de plomb.

S’essuyant le visage à intervalle régulier comme le balai d’un essuie-glace au ralenti, afin de couper court à toute émergence de gouttes de sueur pouvant perturber sa vision déjà experte, il termine l’inscription du remerciement divin matérialisé par « Al Hamdoulilah » sur le capot d’un « car rapide ».

Avec la décoration des « cars rapides », en outre du paon, on retrouve la présence récurrente de la nature et surtout des animaux. « Le lion est un symbole de virilité et de force. Le cheval, c’est le meilleur ami de l’homme. Les éperviers font référence à la liberté », explique Yannick Delgado avec une mine malicieuse.

Mais la décoration souvent soignée des « cars rapides » contraste avec l’état de délabrement avancé des camionnettes aménagées pour transporter les populations. « On peut considérer qu’on est dans le registre de la simulation et de la dissimulation. C’est la dialectique du montrer - cacher que les wolofs appellent le « Mbagne Gathié », explique le sociologue Djibril Diakhaté.

« Ce sont des pratiques qui se développent dans des sociétés de plus en plus matérialistes où le statut social de l’individu renvoie plus au personnage qu’à la personne », constate-t-il. Mais il arrive à un moment où le décor ne peut plus servir de cache-misère efficace. Le programme de renouvellement du parc autobus avance à grands pas.

Pour chaque « car rapide » retiré de la circulation, le transporteur privé reçoit un bus d’un prix unitaire de 18.700.000 FCfa dont est déduit l’apport de l’Etat sous forme de prime à la casse de 2.000.000 FCfa. Le reste du crédit (16.700.000 FCfa) est échelonné sur 60 mois. Ce qui inquiète de plus en plus les différents ateliers de décoration de « cars rapides » dans Dakar et sa banlieue.

Mamadou Diallo s’interroge sur les pertes de son entreprise. Avec 80.000 FCfa la peinture et de 20.000 FCfa pour la décoration, il faisait un chiffre d’affaires intéressant sur chaque véhicule « retapé » comme neuf. A moins que les Sénégalais, avec le temps, s’accaparent des nouveaux minibus pour en faire ce qu’ils sont avec leurs réalités et contradictions.

 

Par Moussa DIOP, correspondant à Paris

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